À quelques semaines du 82e anniversaire du Débarquement de Normandie, il est temps de sonner l'alarme. Ces lieux de mémoire sont en train de se transformer, insidieusement, en parc d'attractions à ciel ouvert.
Acteur du tourisme et guide spécialisé dans le tourisme mémoriel du D-Day depuis plus de douze ans, Rémy Lambert accompagne chaque saison groupes scolaires et visiteurs sur les plages et sites du Débarquement. Il est aux premières loges pour observer cette évolution. Et ce qu'il observe l'inquiète profondément.
- UNE FRÉQUENTATION EN PLEINE EXPANSION
Cette année encore, ce sont plus de 750 élèves, venus majoritairement du Nord de la France, que j'accompagne sur nos sites et nos plages. Depuis dix ans, la fréquentation des groupes scolaires ne cesse de progresser. Je ne peux que me réjouir de voir de jeunes générations perpétuer ce travail pédagogique et mémoriel dans notre région. Mais cette croissance a un revers.
Il y a dix ans, nombre de ces sites n'étaient pas encore aménagés comme nous les connaissons aujourd'hui. Dix ans, c'était hier, et pourtant j'ai l'impression que c'était une autre époque, avec des valeurs qui s'effacent à toute vitesse.
- LE RESPECT DES LIEUX EST-IL EN VOIE DE DISPARITION ?
La surfréquentation est devenue une réalité difficile à ignorer. Les clients réclament quasi systématiquement le même circuit à la journée autour d'Omaha Beach : le cimetière américain de Colleville, le cimetière allemand de La Cambe, la Pointe du Hoc ou la Batterie de Longues-sur-Mer (Gold Beach), devenue une alternative depuis que la Pointe du Hoc est totalement saturée. « Lorsque l'on commence le matin à La Cambe, tous les cars se suivent d'un site à l'autre tout au long de la journée. »
Ce tourisme de masse engendre des comportements qui n'auraient pas été tolérés il y a encore quelques années : selfies au milieu des tombes, pique-niques sur les pelouses de certains cimetières, piétinement des parterres fleuris, échanges bruyants sans la moindre retenue. Où est donc passé le respect dû à ces lieux ?
Ce qui le frappe davantage encore, c'est le comportement de certains nouveaux guides. Là où régnait autrefois une forme de courtoisie professionnelle, de nouveaux venus n'hésitent plus à jouer des coudes pour obtenir la meilleure place, quitte à bousculer des groupes déjà installés ou à faire emprunter à leurs visiteurs des espaces non prévus à cet effet, pour être les premiers arrivés sur un site incontournable.
« En accompagnant des scolaires principalement de CM2, d'une dizaine d'années, j'insiste vraiment sur la notion de respect des lieux et des autres visiteurs. Mais lorsque ces mêmes enfants voient des guides adultes se conduire de façon impropre, quel message leur transmettons-nous ? »
- DES INFRASTRUCTURES INADAPTÉES QUI AGGRAVENT LA SITUATION
Si certaines communes et intercommunalités ont pris la mesure de la transformation du tourisme mémoriel, en construisant de nouveaux parkings autocars, des sanitaires publics en nombre ou des offices de tourisme dotés d'équipements numériques adaptés, ces aménagements sont trop souvent implantés sur des sites déjà saturés, tout en restant évidemment utiles. Mais pendant ce temps, d'autres lieux pourtant remarquables restent totalement inaccessibles aux groupes, faute de parking adapté, d'espaces de pique-nique couverts ou de sanitaires suffisants pour un car de cinquante passagers ou plus. Sans ces aménagements de base, il est impossible, pour les guides, de proposer des circuits alternatifs à leurs clients.
Sword Beach en est l'exemple le plus criant : située aux portes de Caen et de l'autoroute A13, porte d'entrée et de sortie naturelle pour les groupes, elle représente pourtant une véritable carte à jouer, encore largement sous-exploitée. Si le Mémorial Pegasus de Ranville et la Batterie de Merville proposent des espaces adaptés, ils ne restent que des lieux de passage, car le reste du territoire ne permet pas de retenir ces flux vers d'autres communes qui, elles aussi, présentent un intérêt réel sur le plan de la visite.
Certains sites, notamment autour d'Omaha Beach, souffrent par ailleurs de l'érosion marine et du passage du temps, phénomènes aggravés par une surfréquentation qui dégrade ces lieux à grande vitesse. Certains monuments y sont devenus dangereux à la visite, les espaces se réduisent, et les groupes se retrouvent contraints de se suivre les uns derrière les autres, renforçant encore cette impression de visite à la chaîne.
L'urgence est donc double : contenir la pression sur les sites les plus fréquentés, tout en valorisant ceux qui sont aujourd'hui laissés à l'écart et qui peuvent dès à présent offrir une véritable alternative.
À l'heure où l'on parle de plus en plus d'écotourisme et, plus largement, de tourisme raisonné, n'y a-t-il pas là une opportunité pour repenser la logistique des flux touristiques ? Si le cinéma américain a largement contribué à mettre en lumière certains de ses propres sites de mémoire, chaque acteur du tourisme, à son échelle, peut apporter sa pierre à l'édification d'une offre mémorielle mieux répartie, bénéficiant à l'ensemble du territoire normand.
- UNE CONCERTATION RÉGIONALE, SANS ATTENDRE
Si l'on veut continuer d'accueillir les visiteurs dans des conditions dignes de l'histoire que ces lieux portent, Rémy Lambert estime indispensable que les pouvoirs publics engagent dès aujourd'hui une concertation avec les professionnels de terrain. La Normandie attire un nombre croissant de visiteurs venus du monde entier, et elle a beaucoup à leur offrir.
Il ne faut pas s'y tromper : l'attractivité autour du D-Day génère une véritable activité économique. Ce n'est pas tabou de dire que la mémoire est aussi un facteur commercial pour bon nombre de professions, et celle des guides ne fait pas exception. Mais c'est précisément parce que cet équilibre existe qu'il faut le préserver : qualité d'accueil, respect de la mémoire et évolution des services proposés ne sont pas des objectifs contradictoires. Ils sont, ou devraient être, les trois piliers d'un tourisme mémoriel durable.
La création du D-Day Festival par les acteurs publics de la région Normandie est une initiative majeure, permettant de mettre en lumière une facette plus culturelle de cette histoire. Mais elle contribue également à amplifier des flux de visiteurs sur des sites déjà très sollicités en période estivale, alors que les voies d'accès et les aménagements ne sont absolument pas dimensionnés pour accueillir autant de monde. Entre touristes en visite, participants aux événements et habitants, tous empruntent les mêmes routes de nos petites communes, générant d'importants embouteillages. Les pouvoirs publics ne pourront pas investir des sommes considérables pour transformer ces voies en grandes artères, et les habitants aspirent légitimement à retrouver leur tranquillité à la basse saison. C'est donc un équilibre à trouver, dans le respect de chacun.
Pour éviter de basculer définitivement vers une logique de parc d'attractions à ciel ouvert, une coordination entre acteurs publics et privés à l'échelle régionale lui semble urgente.
Au-delà des musées, ces plages, ces cimetières, ces monuments ne sont pas des décors. Ce sont des sépultures. Des lieux de deuil et de transmission. Ils méritent mieux que l'indifférence et la précipitation. Il est encore temps d'en prendre conscience et d'agir. Mais encore faut-il que chaque acteur du tourisme et du territoire accepte de jouer dans la même équipe.
Rémy LAMBERT - Acteur du tourisme pour TRANSMISSUS
