C’est un objet omniprésent dans la poche ou la main de vos visiteurs. Tantôt jugé intrusif, tantôt perçu comme une formidable opportunité : le smartphone divise les professionnels du patrimoine et de la culture. Faut-il l’interdire ? L’encadrer ? L’intégrer ? Et surtout, quelle place lui donner dans l’expérience de visite ?

Parcours de jeu d'enquête pour la commune de Bénouville | ©TRANSMISSUS

LE RÊVE DÉCONNECTÉ : QUAND LE SMARTPHONE BRISE L’IMMERSION

Pour certains, le téléphone est devenu le grand perturbateur de l’expérience de visite. Notifications incessantes, usage compulsif, prise de photos en rafale, bavardages sur haut-parleur… Autant de comportements qui, à leurs yeux, rompent le lien sensible avec le lieu, et nuisent à l’ambiance, au silence, à l’attention.

Ce courant plaide pour une expérience « pure », centrée sur l’émotion immédiate, l’échange humain, notamment à travers des visites guidées, des comédiens ou des formes de spectacle vivant : une immersion naturelle. Certains sites vont jusqu’à demander aux visiteurs de déposer leur téléphone à l’entrée, dans une conciergerie sécurisée, pour garantir un moment de pleine déconnexion. Ce choix radical devient alors un geste d'engagement, presque spirituel, et peut renforcer le caractère exceptionnel de la visite.

Mais cette posture demande des moyens : logistique d’accueil renforcée, communication claire, et surtout… un public prêt à jouer le jeu. Tous les lieux peuvent-ils se le permettre ?


LE NO PHONE EST-IL DISCRIMINATOIRE ?

Le mot peut sembler fort, mais la question mérite d’être posée. Certains sites choisissent de proposer uniquement des visites accompagnées, excluant tout usage de smartphone. Que dire d’un visiteur étranger, sans traduction disponible sur place ? D’une personne en situation de handicap, en fauteuil, ne pouvant accéder à certaines zones ? Ou plus simplement, d’un senior qui ne peut rester longtemps debout lors d’une visite ?

Dans ces situations, le smartphone devient un véritable outil d’inclusion : retransmission en direct d’une visite guidée, traduction automatique, ou encore parcours de visite à 360°… autant de dispositifs simples et efficaces pour élargir l’expérience, sans prétendre à une accessibilité totale ; encore souvent freinée par des contraintes économiques, même si elle reste un idéal à poursuivre.

Là où il est souvent banni, le téléphone peut, au contraire, répondre à des enjeux d’accessibilité et d’équité, tout en contribuant à la valorisation du site auprès de nouvelles typologies de publics.


L’INTÉGRATION RAISONNÉE : LE SMARTPHONE COMME OUTIL COMPLÉMENTAIRE

À l’opposé, de nombreux acteurs culturels considèrent le smartphone non pas comme un frein, mais comme un outil d’enrichissement de l’expérience. Il permet d’accéder à des contenus en plusieurs langues, à des documents complémentaires, des vidéos, ou encore des jeux interactifs. Il offre aussi une grande autonomie aux visiteurs qui souhaitent explorer à leur rythme, en dehors des visites guidées.

Certains craignent que cette approche n’appauvrisse le contact humain. Mais il faut le dire : tous les visiteurs ne consomment pas la culture de la même manière. Et tous ne souhaitent pas, ou ne peuvent pas, participer à une visite guidée. Pour ces publics, le smartphone peut devenir un compagnon discret, non intrusif, et parfaitement adapté à leurs attentes.

Le smartphone est aussi un formidable vecteur de rayonnement : les photos et vidéos partagées spontanément par les visiteurs représentent aujourd’hui l’un des leviers de communication les plus puissants pour un site culturel. Les ignorer, c’est se priver d’un bouche-à-oreille numérique souvent plus efficace qu’une campagne traditionnelle, notamment pour les sites moins connus du grand public


FAIRE DU TÉLÉPHONE UN ALLIÉ, PAS UN OBSTACLE

Plutôt que de considérer les écrans comme une menace à la contemplation, faisons-en un pont vers la connaissance. Le smartphone, outil du quotidien, devient alors un support de médiation naturel et efficace, pour peu qu’il soit bien utilisé.

Le public change. La manière de transmettre doit évoluer avec lui. Et cela peut se faire sans renier l’exigence scientifique et/ou artistique, ni dénaturer le lieu.


AMÉNAGER DES ZONES AVEC OU SANS SMARTPHONE

Pour concilier usages numériques et expérience de visite immersive, il est possible d’instaurer un équilibre en identifiant clairement des espaces « sans smartphone », propices à la contemplation, et d’autres zones où l’usage du téléphone est non seulement autorisé, mais encouragé. Ces espaces peuvent devenir des leviers créatifs pour enrichir l’expérience des visiteurs et amplifier votre communication. Il ne s’agit pas d’interdire, mais d’accompagner, en guidant les publics avec pédagogie vers un usage réfléchi et bénéfique pour tous.


LE DÉBAT NE SE RÉSUME PAS À UN POUR OU CONTRE

Au fond, le débat n’est pas tant « smartphone oui ou non », mais COMMENT. Le téléphone ne doit pas devenir le cœur de l’expérience muséale, cela appauvrirait l’émerveillement que provoquent les lieux eux-mêmes. Mais il peut devenir un outil de médiation, un levier pédagogique, un support à la contemplation ou à l’émotion, s’il est bien pensé.

Il est frappant de constater que le guide papier, autrefois objet incontournable, ne suscitait pas de telles tensions. Pourtant, un guide numérique, interactif, mis à jour, accessible à tous, n’est-il pas une simple évolution de cet outil traditionnel ? Pourquoi tant de méfiance (ou de haine) ?

Peut-être est-ce la rapidité du changement, l’omniprésence des écrans, la peur de l'intelligence artificielle (IA), ou la peur de perdre la main sur le récit transmis. Mais il faut aussi reconnaître que le public évolue, et que ses usages sont profondément transformés.

Le smartphone est là. Partout. Et plutôt que de l’ignorer ou de le subir, peut-être faut-il apprendre à composer avec lui, avec discernement, exigence… et créativité.